Quand la passementerie reprend du galon…

Parmi les innombrables traditions artisanales marocaines, la passementerie est de celles qui ont toujours su se renouveler, s’adaptant aux modes, les précédant parfois, discrète et pourtant indispensable… Sa vogue récente en Occident, après des décennies d’éclipse, lui a donné un nouvel essor. Parmi les maîtres qui ont fait de cet artisanat un art, Moulay Youssef El Alaoui passe aux yeux des décorateurs de cinéma, des grands couturiers et des architectes d’intérieur pour l’un des plus talentueux.

a quarantaine dynamique, Moulay Youssef El Alaoui est à ce point habité par son art

qu’il semble avoir toujours été « harare », professionnel de la soie. Il n’en est pourtant rien… Cet universitaire, titulaire de diplômes français et marocains, se destinait au secteur bancaire. « C’est le destin qui m’a fait découvrir cette boutique à vendre dans le souk des « harrarine » de Marrakech, non loin du souk des teinturiers. J’ai appris mon métier au jour le jour et, en une quinzaine d’années, je me suis constitué une clientèle fidèle. Je ne me lasse pas de ce métier, qui permet de donner libre cours à la créativité, au sens artistique, au goût des matières et des couleurs… » affirme-t-il en désignant les milliers d’écheveaux multicolores soigneusement rangés autour de lui sur des étagères.
Jusqu’à une époque récente, les passementiers étaient réunis en corporations, tout comme dans l’Europe médiévale. Leur activité faisait prospérer nombre de petits métiers, dont l’existence a perduré jusqu’à nos jours. « La plupart sont exercés par des femmes travaillant à domicile. Interviennent tout d’abord les « houalate », qui dévident les bobines de sabra à l’aide d’un rouet en bois pour obtenir un fil, dont elles font des écheveaux de treize grammes. Viennent ensuite les « oukadate », qui confectionnent des boutons pour les vêtements ou bien tressent à la main la « sfifa » (sorte de galon) qui, lorsqu’elle est destinée aux jellabas pour homme, se nomme « mramma ». D’autres encore réalisent des petits motifs de décoration, des pompons et des embrasses de rideaux. Paradoxalement, les ceintures pour femmes - les « mjadlia » - sont le plus souvent confectionnées par des hommes. » Tenant le rôle de chef d’orchestre, Moulay Youssef El Alaoui réunit et coordonne le travail des uns et des autres.
Matière noble par excellence, la soie naturelle est restée pendant des siècles la matière première indispensable de la passementerie d’art. Jusque dans les années soixante, elle était colorée avec des produits naturels dans les souks des teinturiers. Mais, de plus en plus chère, elle a été remplacée progressivement par la « sabra », une soie de viscose élaborée à partir de fibres de bois de sisal. Sur une telle matière, les teinturiers traditionnels ne pouvaient cependant plus stabiliser les couleurs, qui s’éclaircissaient au fil du temps et des lavages. Il fallut alors, à partir des années quatre-vingt, importer une sabra déjà teinte. Doit-on déplorer cette évolution ? « La sabra reste une matière naturelle et en contrepartie elle offre une gamme infinie de tons… », soupire le maître artisan.
Il est vrai que la richesse de la palette de couleurs qu’elle peut offrir est un extraordinaire atout pour la sabra, surtout dans le domaine de la mode. « La femme marocaine portera toujours le caftan, au moins pour les fêtes et les cérémonies. Et les femmes occidentales sont de plus en plus nombreuses à porter ces tenues très seyantes. On le remarque par exemple chaque année lors du Festival international du Film de Marrakech. Je crée sans cesse des dessins inédits pour devancer la tendance. En manipulant les fuseaux, nous découvrons toujours de nouveaux motifs… Il faut savoir que la passementerie d’un seul caftan demande au moins cent grammes de sabra, huit mètres de tresse et deux cents boutons. Certains en exigent jusqu’à cinq cents ! ».
Si la clientèle de Moulay Youssef El Alaoui compte des femmes qui confectionnent elles-mêmes leurs robes et leurs caftans, ce sont surtout les stylistes renommés et les grands couturiers qui ont fait sa réputation en utilisant ses créations lors de prestigieux défilés de mode.

Quand la passementerie fait son cinéma

 

« Avec la passementerie, on peut créer à l’infini ! La décoration d’intérieur en utilise de plus en plus », s’enthousiasme Moulay Youssef.
« Souple, maniable, la sabra se prête merveilleusement aux nouvelles créations… Pour l’ameublement, par exemple, je réalise des pompons, des embrasses, parfois des rideaux avec des tresses de hauts fils qui descendent jusqu’au sol. À la soie et à la sabra, j’allie du coton, de la laine, je mélange les couleurs, j’introduis d’autres matières comme le cuir, le raphia, le maillechort, j’ajoute des perles, des paillettes et même des coquillages. On peut tout faire : habiller des boîtes de bois ou de métal, confectionner des colliers, des bracelets, des pendants d'oreilles, des porte-clefs, des sacs, des coussins, des châles, des dessus de lits, des nappes, des serviettes de table ou des ronds de serviette »…Les producteurs de films ne s’y trompent pas, qui le sollicitent fréquemment pour des décors et costumes : « le Maroc accueille de nombreux tournages de films internationaux. C’est ainsi que pour «Alexandre le Grand », j’ai confectionné des panneaux en passementerie. Un seul mètre demandait une semaine entière de travail ! » Ce ne sont pas de simples commandes car, le plus souvent, il garde la liberté de créer : « je propose des échantillons, j’invente toutes sortes de motifs, de franges, de galons… »

Encore impressionné de voir ses propres créations dans des films prestigieux, il constate : « l’essor des activités cinématographiques au Maroc permet à de nombreux métiers traditionnels de se mainteni, voire de se développer. C’est un soutien important. » Un soutien qui participe également au rayonnement de l’artisanat marocain à travers le monde : c’est ainsi que des œuvres de Moulay Youssef El Alaoui sont désormais exposées à Hollywood…


Aux origines de la passementerie

Entrelacer des fibres végétales ou animales afin d’en faire des liens est un savoir-faire très ancien. La plus noble des matières jamais employées en passementerie est sans conteste la soie, dont la culture – ou plutôt celle des vers qui la sécrètent – était pratiquée dès le deuxième millénaire avant J.-C. en Extrême-Orient. Par la route des caravanes, la sériciculture gagna le Proche-Orient, puis, au XIIe siècle, l’Europe. Mais avant l’introduction de la soie, il existait au Maroc une tradition de passementerie berbère, réalisée avec de la laine teinte en vert, jaune et orange. Tresses et boutons servaient à orner certains vêtements féminins, comme les « tkhmel », des gilets que les femmes portent encore aujourd’hui. Les Andalous, chassés par la Reconquista espagnole au XVe siècle, ont entre autres apporté au Maroc l’usage du fil de soie. Les artisans juifs introduisirent l’usage de fils d’or et d’argent dont ils gardèrent longtemps le monopole, les musulmans n’ayant pas le droit d’effectuer des bénéfices sur ces matières, même transformées.

source couleurs-marrakech